Éduquer aux compétences émotionnelles en contexte numérique
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Frédéric Amella, Btisam Fettah, Victoria Toril-Manzano, Théo Tridant

Cet article a été rédigé à partir du dossier "Prendre conscience du rôle des émotions sur les réseaux socionumériques
en période électorale", conçu dans le cadre du Master PNE (Pratiques numériques en éducation), Inspé de Lorraine, 2026.

Comprendre la manière dont les adolescents s’informent aujourd’hui suppose de tenir compte d’un élément souvent sous-estimé : la dimension profondément émotionnelle de cette activité. Loin d’être un geste anodin, consulter, trier ou interpréter des informations engage à la fois des habitudes de pensée, des affects et des expériences personnelles qui influencent la façon dont les jeunes reçoivent ce qu’ils voient. S’informer n’est donc jamais une activité neutre : c’est une expérience fortement personnelle, traversée par des émotions, des habitudes de pensée et un rapport intime aux images et aux contenus. Ces réactions subjectives ne sont pas des détails, mais des composantes essentielles de la manière dont les adolescents entrent en contact avec l’actualité et lui donnent sens.

Alexandra Saemmer et Nolwenn Tréhondart (2022) montrent que chaque personne mobilise des filtres interprétatifs façonnés par ses valeurs, son histoire, son environnement culturel et ses pratiques numériques. Ces filtres sont convoqués pour lire et interpréter une image, ou un message politique, et ils structurent donc la manière dont les individus s’informent via les réseaux socionumériques (guide « repères pour l’éducation à l’image », 2024) Chaque jeune mobilise des filtres interprétatifs façonnés par sa socialisation, ses références culturelles et des schèmes intériorisés qui agissent souvent comme des automatismes difficiles à remettre en question.

Dans un contexte général où les plateformes structurent l’accès au débat démocratique, il nous paraît donc important de déterminer comment les émotions médiatisées par les plateformes numériques influencent la manière dont les adolescents construisent leur rapport à l’information politique et à la participation démocratique.

La séquence que nous avons menée cherche à mieux identifier et comprendre les mécanismes émotionnels à l’œuvre, et à nourrir une éducation aux médias visant une participation plus réfléchie et consciente à la vie démocratique. Elle a été menée auprès de deux publics : Lycée professionnel Ernest Cuvelette de Freyming-Merlebach et Lycée français Vauban de Luxembourg.

Objectifs :

  • Comprendre comment le cadrage visuel et le design affectif des plateformes orientent les émotions et la réception des contenus (analyse du signifiant et du signifié).
  • Repérer les filtres interprétatifs influençant la perception d’images ou de messages politiques en ligne, à partir d’un apport sur la sémiotique sociale.
  • Développer une littératie émotionnelle et numérique (savoir décoder)

Choix des photographies

La première photographie (Melendez, 2023) représente des détenus incarcérés au sein du Centre de confinement du terrorisme (Cecot), au Salvador, établissement emblématique de la politique sécuritaire menée par le président Nayib Bukele. L’image est mobilisée dans un article de la presse nationale (Libération, 2025), dans un contexte médiatique international marqué par la proposition de « délocalisation carcérale » formulée à destination des États-Unis. Elle offre un support particulièrement pertinent pour interroger les émotions suscitées par les politiques de sécurité, les représentations de l’enfermement et les tensions entre protection de l’ordre public et respect des libertés démocratiques.

des détenus en blanc derrière des barreaux au crâne rasé.
Screenshot

La seconde photographie (Weiss, 2025), prise lors des événements entourant l’investiture présidentielle de Donald Trump en janvier 2025, montre un geste controversé effectué par une figure majeure du capitalisme numérique et propriétaire d’une plateforme socionumérique influente, Elon Musk. L’image, diffusée dans la presse nationale (L’Humanité, 2025) a donné lieu à des interprétations divergentes et à une forte polarisation médiatique et politique. Elle permet ainsi d’analyser la manière dont un geste symbolique, isolé par le cadrage photographique et amplifié par sa diffusion numérique, peut cristalliser des émotions intenses et structurer des débats publics conflictuels.

Elon Musk fait un salut hitlérien avec en fond une bannière étoilée.
Screenshot

Résultats des ateliers de co-interprétation menés avec les élèves

L’analyse croisée des images politiques a permis de faire émerger différents filtres nommés par les élèves :

  • Références historiques (les camps de concentration, le Struthof évoqué par un élève qui en avait visité une partie lors d’une sortie scolaire, les guerres mondiales, le rapprochement avec « l’Allemagne en 1930 » ) ;
  • Références médiatiques (les reportages de 90’ enquêtes, les vidéos d’Hugo Décrypte, les contenus partagés par les comptes ICE) ;
  • Références culturelles (les séries Prison Break, Stranger Things, Narcos, Squid Game, le film Joker)
  • Habitudes de pensée (les stéréotypes sur les gangs, sur les figures politiques).

En invitant les élèves à confronter leurs interprétations sans hiérarchiser a priori les lectures produites, nous avons cherché à instituer, le temps de la séance, une micro-communauté interprétative dont chacun pouvait nourrir la pratique commune.

"Ça nous apprend aussi qu’on peut être influencé par les gens. Badou, la dernière fois, il m’a influencé sur beaucoup de choses".

Ce constat, formulé en termes positifs, témoigne de l’intériorisation du principe d’enrichissement mutuel par la lecture croisée. Cette dynamique prouve que les élèves ont su construire un véritable « engagement mutuel » et s’appuyer sur le « répertoire partagé » de leurs différents filtres interprétatifs, prouvant que la théorie sociale de l’apprentissage s’est actualisée également au sein du groupe classe.

Plusieurs élèves ont souligné que ce type de travail aurait gagné à intervenir plus tôt dans leur scolarité. La remarque de Louis au lycée Vauban est à ce titre éclairante :


« La cible actuellement, c’était les Terminales, donc nous. Mais je trouve que c’est peut-être mieux de faire cette sensibilisation justement à la manipulation d’images quand […] plus tôt dans le sens ou avant, justement, qu’on ait accès beaucoup plus facilement aux réseaux sociaux et à ce type d’informations. Je dirais plus sixième, cinquième ou un truc comme ça. »

Au lycée Cuvelette, la même position est formulée par un élève qui prolonge sa réflexion sur l’effet de l’âge :


« Parce que je pense que sur ces sujets-là, il faudrait s’en prendre un peu plus tôt quand même. Parce que certes, nous encore, on arrive à faire des différences, à savoir un peu ce qu’on regarde, à séparer les émotions des informations qu’on voit, etc. Mais si on prend les plus jeunes, ça n’a rien à voir. Eux, dès qu’ils voient un truc, ils y croient direct. »

Un autre élève du lycée Cuvelette renforce cette position dans le second podcast :

« Beaucoup plus tôt… plus vers quand tu es en collège, quand tu découvres les réseaux sociaux et tout.

Lors d’un échange informel postérieur à la séquence, les élèves ont fait part de leur souhait de prolonger ce travail dans un cadre qu’ils ont eux-mêmes désigné comme un espace politique et démocratique. Au lycée Cuvelette, plusieurs élèves ont demandé quand de nouvelles séances d’analyse d’images seraient organisées. Ces signaux convergents, recueillis dans deux contextes pourtant très contrastés, nous ont confortés dans l’idée que la séquence avait ouvert une attente à laquelle il était possible de répondre.

Le déroulé de la séquence pédagogique est accessible dans la section ressources sous la forme d'un digipad.

Code d'accès : pne2526